Ce matin-là, en banlieue, un vent fort et violent soufflait. La pluie tombait, inondant les rues et ruelles
grises, difformes, défoncées par les inlassables passages des véhicules lourds. Les trottoirs regorgeaient d'eau ; des poches profondes se remplissaient rapidement, débordant et recrachant
vite les eaux de pluie diluviennes retenues, transformées en torrents lorsque, libérées, elles dévalaient vers les bouches des égouts qui avalaient cette eau tombée du ciel, tel un ogre se
repaissant goulûment. Les maisons, alignées selon une discipline urbaine parfaite, ordonnée, étaient toutes fenêtres closes ; seuls quelques discrets regards d'habitants alarmés, aperçus à
travers leurs épais rideaux sombres, observaient les pluies battantes qui fouettaient le sol dans des bruissements terrifiants. Les souffles du vent frémissaient avec violence au contact intense
et virulent des branches d'arbres, suspendues aux féroces appétits, aux nouvelles intempéries d'un temps fort capricieux. Quelques frêles branches cédaient aux tournoiements des bourrasques
passagères, rompaient, cassant net, et étaient plaquées contre le sol après avoir été projetées à quelques mètres plus loin. Le jour naissait à peine et l'infortune ruinait déjà tout dessein
faste à l'horizon. La grisaille, l'ennui et les malheurs avaient pris le dessus en véritables maîtres, comme s'ils emprisonnaient des milliers de citadins, se jouant d'eux, les narguant en les
offrant aux calvaires, aux difficultés quotidiennes des banlieues. Les dés étaient jetés ; la désespérance avait gagné. L'espoir avait encore perdu, rendu les armes. Nul ne devait échapper à
son destin sous peine d'être rabroué, réprimandé par les gardiens de cette prison géante, à ciel ouvert. Du haut des miradors, les sentinelles veillaient, arme au poing. Quiconque enfreignait les
règles d'une société à plusieurs niveaux de chance encourait le risque d'être relégué au plus bas niveau, celui de l'enfer.
Un poète maudit : Charles Baudelaire ; des fleurs, celles du mal, et les banlieues, jamais interprétées comme
elles le devraient. L'incompréhension conduit aux conflits, aux mésententes, aux souffrances... et pourtant ! Et pourtant, nous aurions tant de choses à nous dire, à nous échanger. Quelles
étranges beautés renferment nos anicroches que nous ne sachions libérer ? Que de trésors perdus, de talents gâchés ! 37 ans ! Voilà, une bien courte vie ! Peut-on avoir vécu si peu et tant
marquer l'humanité ? Arthur Rimbaud avait déjà répondu à cette interrogation. Mais où est passée cette France ? Quelle misère l'enferme-t-elle dans les bas-fonds de la médiocrité ?
« Que fais-tu aujourd'hui ? demanda Ibrahim.
- Je vais aller m'inscrire à l'ANPE, répondit Brahim, avec mon BTS en poche, j'espère bien décrocher un boulot rapidement.
- Un conseil, répondit Ibrahim, change de nom sur ton CV. Sinon, tu n'as aucune chance de trouver un
job. Moi, ça fait déjà un an que je cherche un boulot et toujours rien. Je vais finir par déprimer.
- Changer de nom, d'accord, mais au moment de l'entretien, je fais comment ? Je me rends à mon rendez-vous masqué, comme au bal ? rétorqua Brahim d'un air amusé et plutôt désabusé.
- Mais non ! Pas du tout ! s'exclama Ibrahim. Tu auras au moins franchi le premier palier, celui d'obtenir un entretien. Après, ce sera à toi de jouer tes meilleures cartes. Tu sais avec un peu de chance, ça peut marcher. Pourquoi pas ?
- De la chance ! s'étonna Brahim. A notre niveau, ce n'est plus de la chance qu'il nous faudrait, ce serait une aubaine inouïe impossible à imaginer. Tu veux que je te dise...
- Oui, l'interrompit Ibrahim, dis-moi ce que tu en penses. Tu es un garçon sensé et raisonné.
- Ce n'est pas mon nom qu'il faudrait changer dans ce putain de pays où tout part à volo ! Ce qu'il faudrait vraiment changer, insista Brahim, c'est la mentalité des gens !
- Eh bien là, je te souhaite bon courage Brahim ! répliqua Ibrahim fataliste. Tu sais, on peut marcher sur
la Lune, construire un tunnel sous la Manche, même voler dans les airs, mais changer de mentalité... c'est impossible, voyons ! Il faudrait beaucoup trop de temps !
- Si ! C'est possible ! dit Brahim.
- Et comment ? demanda Ibrahim curieux de connaître la réponse de son ami.
- Tout simplement en nous unissant, en coordonnant nos actions et en respectant les lois de la République. Et ses lois nous protégeraient, elles deviendraient notre meilleure alliée. Pourquoi s'en priver ?
- Hum... ouais ! Ton raisonnement tient la route. Un peu idéaliste, mais il est cohérent. J'avoue avoir moi-même effleuré cette approche des choses, mais devant tant de désunions et de divisions, j'ai vite réalisé que c'était impossible.
- Eh bien, répondit Brahim, nous sommes déjà deux ! Les autres, quand ils auront fini, comme toi, d'effleurer une réalité, ils viendront nous rejoindre et nous serons alors des millions... »
Le vent s'était calmé. La pluie baissa d'intensité, puis cessa progressivement. L'horizon s'était enfin dégagé.
Un magnifique arc-en-ciel naquit, déchirant la voûte céleste. Les habitants s'affairaient à leurs principales activités. Des parents accompagnaient leurs enfants à l'école ; d'autres
prenaient le chemin des gares, tandis que les arrêts de bus étaient pris d'assaut. Des embouteillages se formaient dans les artères principales de la ville, très empruntées à cette heure
matinale. En ce mercredi matin, Brahim et Ibrahim avaient scellé leur sort. Ils s'étaient retrouvés sur le quai des pas perdus, sur les voies de garage, sur les berges d'un canal, au ban d'une
société qui refusait de leur offrir une chance, une faveur, une aide vers une réussite à laquelle, comme tout citoyen français, ils avaient droit. Une société qu'ils se proposaient de changer en
la débarrassant des réticences, des préjugés, des a priori, des pesanteurs qui l'empêchaient d'évoluer vers plus d'union, de fraternité et d'égalité des chances. Réussiront-ils ? Ils
avaient, quoi qu'il advienne, mis le doigt sur la solution à leurs problèmes : l'union et l'unité ! Car unis, nous sommes invincibles ; désunis, nous sommes à la merci des
meutes.
Touhami Moualek
Auteur de : La Déchirure - Algérie de mon père, France de mon enfance
Editions EDILIVRE.COM
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