Exportation de la démocratie, version américaine
La France est-elle encore une grande puissance ? Et surtout, est-elle encore une grande Nation indépendante, capable de conduire une politique internationale en fonction
de ses intérêts et tenant compte d’un sens de l’éthique politique qui lui était propre et historique ? Le général Charles de GAULLE avait montré la voie. Je suis un citoyen observateur de la
société dans laquelle je vis et, comme beaucoup de Français, je m’inquiète de ce subreptice rapprochement entre le pouvoir exécutif français actuel et la branche « dure » de
l’Administration BUSH. J’ai toujours considéré que les intérêts des Etats-Unis ne sont pas ceux de la France. Le traité de non-prolifération sur les armes atomiques interdit effectivement à
l’Iran de se doter de cette arme. Mais peut-on conduire une guerre contre un pays souverain qui chercherait à fabriquer l’arme nucléaire, l’Iran en l’occurrence, quand les principales puissances
détenant cette arme ne se sont pas dénucléarisées, c'est-à-dire qu’elles auraient procédé à une destruction de leurs arsenaux atomiques ? Il s’agit du « club des cinq » :
Etats-Unis, Russie, Royaume Uni, France et Chine. Auxquels il faut ajouter trois nouveaux adhérents, et non des moindres : Inde, Pakistan et Israël. Ces trois pays n’ont d’ailleurs pas
ratifié le Traité de non-prolifération, ce qui leur donnerait le droit d’utiliser l’arme nucléaire contre un pays n’ayant pas l’arme atomique. Une guerre contre l’Iran serait tout à fait
justifiée si ces huit pays procédaient eux-mêmes à la destruction de leurs terrifiantes armes. Or, nous ne sommes pas dans ce cas. Après l’Iran, il y aura d’autres candidats et ainsi de suite.
Pour mettre fin à une course à l’armement nucléaire, il faudrait que les puissances dominantes montrent l’exemple. Mais demander à des pays puissants de déposer leurs armes relèverait de
l’utopie. Donc, je n’y crois pas vraiment. Seule une conférence internationale sur ce sujet du nucléaire pourrait aider à trouver une solution équitable et juste pour tout le monde. Le nucléaire
devrait être interdit pour l’ensemble et non pas réservé à une élite. Au-delà du problème soulevé par l’Iran, c’est toute la problématique du nucléaire qu’il faudrait tenter de résoudre.
Le dossier du nucléaire iranien semble prendre une toute autre tournure depuis l’arrivée du nouveau président
Nicolas SARKOZY et de son ministre des affaires étrangères Bernard KOUCHNER. Que reproche-t-on à l’Iran ? De vouloir se doter de l’arme nucléaire. Ce n’est effectivement pas une mince
affaire. Je rappelle que seule l’Amérique, jusqu’ici, a déjà fait usage de la bombe atomique, c’était contre le Japon en 1945, pendant la guerre du Pacifique. Cette fable qui consiste à narrer
aux Terriens qu’il y aurait d’un côté les gentils ayant le droit à l’arme dissuasive, et d’un autre côté les méchants qui n’auraient pas droit à cette arme, est d’une portée morale très relative
pour ne pas dire rocambolesque. En effet, parmi les détenteurs de la bombe atomique ne figurent évidemment pas que des gentils. Et puis, les gentils ne devraient pas, par définition, avoir une
arme dévastatrice telle que cette arme fatale, au risque de passer bien entendu pour des méchants.
En quoi l’Iran est-il une menace pour la France ? En quoi l’Iran serait-il une menace pour les Etats-Unis ? En quoi l’Iran représenterait un danger pour le monde arabe, pour Israël, pour la planète, comme on nous le fait croire ? L’Iran est une des plus anciennes civilisations qui n’a jamais agressé personne, ni occupé personne, et a toujours repoussé tout envahisseur, toute tentative par une puissance étrangère de le conquérir. Quatrième exportateur de pétrole mondial, l’Iran a les capacités de fabriquer des aéronefs, des chars de combat et des missiles balistiques. Pays montagneux, (monts Zagros et monts Elbourz) et désertique, situé en Asie centrale, peuplé de 70 millions d’habitants, l’Iran compte une superficie de 1.648.000 km2, soit 3 fois celle de la France, et a accès sur la mer Caspienne, le golfe Persique et le golfe d’Oman. L’Irak, la Turquie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan sont ses pays frontaliers. La position géographique ainsi que la topographie très particulière de l’Iran rendraient toute tentative d’envahir ce pays, par une ou des puissances étrangères, extrêmement difficile, complexe et certainement très meurtrière. L’Iran ne dispose pas que de lance-pierres, c’est une évidence. Et si vous y ajoutez que les Iraniens ont une foi religieuse transcendante, pratiquement ascétique, alors les risques d’un enlisement seraient évidents. La France aurait tout à perdre en participant à une telle opération aventureuse, et devrait plutôt s’en tenir à un rôle diplomatique qui est traditionnellement sa ligne de conduite lorsqu’il s’agit de résoudre un conflit de cette nature. Même si les intérêts français en Iran sont peu importants, ce pays demeure un pays ami de la France.
En 2003, les Etats-Unis, suivis principalement par les britanniques, ont mené une guerre éclair contre l’Irak. Une guerre qui avait abouti à une invasion sauvage et illégale de ce pays.
Invasion qui dure encore. Cette guerre a été conduite sans mandat ni aval donnés par le Conseil de sécurité, et contre l’opinion internationale, majoritairement hostile à une telle guerre qui
sentait plus les pétrodollars qu’un quelconque humanisme imaginaire. « L’axe du bien », dirigé par le fossoyeur BUSH junior, envahissait donc « l’axe du mal », représenté par
le défunt Saddam HUSSEIN. Une nouvelle croisade « chrétienne » était lancée contre le monde musulman. La énième. Monsieur Bernard KOUCHNER a été un des rares hommes politiques français
à applaudir et à approuver, avec enthousiasme et certitude, une telle guerre perfide et complètement injustifiée. Est-ce ses liens privilégiés avec Israël ou est-ce ses tentations à mettre en
pratique sa théorie sur les guerres préventives et le droit d’ingérence qui l’auraient poussé à cautionner l’invraisemblable ? Le pape Jean-Paul II avait déclaré cette guerre totalement immorale.
Mais il est vrai que W. BUSH est un évangéliste et B. KOUCHNER d’origine juive. Donc, ils n’ont pas dû se sentir trop concernés par cet ultime appel papal à la raison. Conséquences terribles de
cette ignoble guerre : près d’un million de morts irakiens civils ; l’Irak est dans le chaos politique, social et économique ; les attentats (qui tue qui ? On ne sait plus)
font chaque jour passant des dizaines, voire des centaines de morts parmi la population ; l’éclatement et l’effritement de l’Irak (qui était un Etat laïc) mettent le pays dans un état
permanent de guerre civile. Le comble dans toute cette histoire dramatique : parti pour combattre le terrorisme, W. BUSH a réussi à hisser au pouvoir les Irakiens chiites, c'est-à-dire ceux
parmi les plus radicaux de l’islam, comparés aux sunnites. Et en cas d’agression contre l’Iran, quelles seront les attitudes des Irakiens chiites ? Ne se lanceraient-ils pas au secours de
leurs frères de religion iraniens ? En tout cas, l’Iran, aujourd’hui menacé d’une attaque militaire israélo-américaine, a recueilli sur son territoire des millions de réfugiés qui ont fui
les bombardements américains en Irak et en Afghanistan. La question que l’on pourrait poser à monsieur le ministre Bernard KOUCHNER, est la suivante : la France en aurait-elle fait autant,
elle qui s’est, avec le Président Nicolas SARKOZY, dotée d’un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale ?
Concernant le dossier iranien, le ministre Bernard KOUCHNER a martelé : « Il faut se préparer au pire ». Sous-entendu : à la guerre. Et je crois effectivement qu’il faut, avec un tel ministre, arrogant et de parti pris, se préparer à de prochains malheurs et de nouvelles catastrophes, tels ceux qui assaillent aujourd’hui le peuple irakien. Pourtant, Il existe d’autres moyens pacifiques de dissuader l’Iran de fabriquer la bombe atomique. A ce sujet, la Chine et la Russie, alliés traditionnels de l’Iran, pourraient jouer un rôle déterminant. D’ailleurs, quelle serait l’attitude de ces deux grandes puissances, en cas de guerre contre l’Iran ? Nous savons tous que la Chine et la Russie de Vladimir POUTINE voient d’un très mauvais œil toutes ces gesticulations et tous ces déploiements en Asie centrale des forces militaires américaines. Quels sont les desseins de ces bases militaires ? Resserrer l’étau sur l’Iran et son alliée la Syrie ? Prendre le contrôle des matières premières de la région et dont les Etats-Unis ont un grand besoin ? Se rapprocher de la Chine, future hyper puissance qui affole le Pentagone et le reste du monde, pour mieux surveiller et espionner ses activités militaires ? Vladimir POUTINE a, dernièrement, fini par manifester, à plusieurs reprises, son exaspération face à ces gendarmes du monde qui se croient tout permis au nom de leur force militaire et technologique.
Je crains que l’annonce de retraits progressifs des troupes américaines basées en Irak soit annonciatrice d’une probable attaque contre l’Iran. W. BUSH a tout intérêt à évacuer ses boys, parmi lesquels on compte des milliers de déserteurs par mois, dans le cas où cela tournerait mal en Iran ; l’Irak risquant de voir les chiites Irakiens se soulever davantage contre l’agresseur de leurs frères chiites iraniens. Les sunnites pourraient se joindre à eux, puisqu’ils auraient alors un ennemi commun. Je pense qu’il serait suicidaire que les Américains tentent d’occuper militairement l’Iran, surtout s’ils n’obtiennent pas l’adhésion des autres principales puissances, notamment européennes. Dans le cas d’une attaque contre l’Iran, les Américains se contenteront sûrement de bombarder les installations jugées sensibles, comme ils le firent au cours de la première guerre du golfe contre l’Irak, en 1991, appelée « Tempête du désert. » Seul problème préoccupant pour les responsables américains, et il est de taille : Israël se trouve à portée des missiles iraniens. Autre problème inquiétant : la Chine et la Russie ne laisseront probablement pas tomber leur allié iranien, sans doute en lui fournissant armes et conseillers militaires. A noter, à ce sujet, que Vladimir POUTINE se révèle un homme à poigne et il serait utile pour son pays que celui-ci se représente en 2012. La Russie, comme la Chine, connaîtra probablement un grand essor économique dans les années à venir.
La situation, en Asie centrale, est extrêmement tendue. Et l’intérêt de la France est de chercher à rester en paix avec ses voisins directs dont beaucoup sont des Etats musulmans. Car croire que les Arabes sunnites ne seraient pas solidaires avec les Iraniens, ceux-ci étant chiites, peut être une grave erreur d’appréciation. En effet, il ne faut pas oublier que, tout comme le christianisme, l’islam est une grande famille, avec ses différentes branches. Les dirigeants des pays musulmans sont souvent en décalage avec l’opinion de la rue. Les peuples musulmans étant beaucoup plus solidaires entre eux que ne le sont leurs dirigeants. Un pays comme l’Egypte, qui a des rapports « cordiaux » avec les Etats-Unis, pourrait s’en trouver déstabilisé. Il y a aussi la Jordanie, le Liban, la Syrie, le Pakistan, entre autres, sans oublier le Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie), voisin direct et ami de la France. On le voit bien, les risques sont considérables et incalculables ; un enjeu majeur, celui de la paix et de la stabilité du monde. Et l’ordre mondial est très fragile.
Et comment pourrait-on parler du dossier iranien sans évoquer l’Etat d’Israël dont on sait qu’il est le premier à orienter l’Amérique
vers un conflit ouvert. Les Israéliens considèrent l’Iran comme étant leur ennemi public numéro un. La presse israélienne a largement fait état du fameux discours où le Président iranien Mahmoud
AHMADINEJAD aurait, selon l’interprétation des Israéliens et des Occidentaux, affirmé vouloir rayer Israël de la carte. D’autres traductions du discours en cause du dirigeant iranien infirment
l’interprétation selon laquelle Mahmoud AHMADINEJAB aurait dit : « Israël doit être rayé de la carte. » Et quand on imagine les moyens mis en œuvre pour la circonstance, de part et
d’autre, en matière de propagande, on peut légitimement s’interroger sur le bien fondé des déclarations des uns et des autres. Cependant, la question que l’on peut se poser finalement, et pour
revenir à la prise de position du ministre (et bras droit de W. BUSH) Bernard KOUCHNER, est la suivante : pourquoi le monde entier devrait-il ne se préoccuper que de la sécurité d’Israël, jusqu’à
y envoyer ses propres fils se faire tuer, quand un autre peuple (palestinien) est soumis en permanence à l’oppression et au diktat de l’Etat hébreu, depuis 60 ans ? Un Etat qui viole
systématiquement les résolutions votées par l’ONU à son encontre, qui continue sa politique de colonisation, qui refuse de restituer les territoires conquis en 1967, y compris le plateau du
Golan, territoire syrien à l’origine, qui conduit une politique oppressive et arbitraire contre tout un peuple, créant des conditions effrayantes et horribles qui poussent les Palestiniens à de
véritables déplacements, tels que ceux que l’Europe a connu durant les dernières guerres. Car ne l’oublions pas, mesdames et messieurs qui êtes citoyens de la Terre, le peuple palestinien vit
confiné, dans une prison à ciel ouvert, asphyxié et privé de liberté de mouvement. Et son geôlier n’est autre que l’Etat d’Israël. Une fois de plus, en cas d’attaque contre l’Iran, les musulmans
auraient l’impression que ce sont encore eux qui sont dans les viseurs des Occidentaux. Ce nouveau « deux poids deux mesures » serait véritablement insupportable. Attention à
la goutte d’eau qui ferait déborder le vase. Les injustices sont en effet grandissantes et ce sont toujours les civils qui paient le plus lourd tribut dans les règlements de comptes entre
puissances et superpuissances. L’invasion de l’Irak par les Américains a-t-elle aujourd’hui procuré plus de garanties contre le terrorisme aux Occidentaux ? Je crois plutôt qu’elle a aggravé
la situation en frustrant et en humiliant davantage les musulmans et les masses Arabes en particulier.
Et si pour une fois, tous les hommes et toutes les femmes de la planète, toutes couleurs et toutes religions confondues, se donnaient la main et se levaient pour dire d’une seule voix : non à la guerre, non à l’arme atomique !
A tous les démocrates, aux Républicains français, à Madame ROYAL, à Monsieur BAYROU, à Madame BUFFET, à Monsieur MAMERE, à Monsieur de VILLEPIN, je dis : ne permettez pas que la France aille s’enliser en Asie centrale, combattre pour des causes qui sont loin d’être nobles et qui ne sont pas les siennes. Oui, je sais, on va me rétorquer qu’il faut avoir le courage de se battre pour ses valeurs et ses idées. C’est une rhétorique bien connue et que je partage évidemment. Cependant, croyez-vous réellement qu’en faisant la guerre à l’Iran nous aurions l’impression de défendre des idéaux exemplaires ? Car nous, nous vivons bien dans un pays doté de l’arme dissuasive. Alors, pourquoi nous et pas les autres ? Et c’est exactement la question que doivent se poser les Iraniens… et bien d’autres.
Touhami Moualek
Auteur de : La Déchirure - Algérie de mon père, France de mon enfance
Editions EDILIVRE.COM
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