Jeudi 4 novembre 2010 4 04 /11 /Nov /2010 12:00

 

 

Publié le 16 avril 2006,


Les manifestations de ce début de printemps, pour cause de CPE (contrat première embauche) ne présagent-elles pas d’un été difficile et houleux ? Si l’on en juge par les tensions actuelles et les malaises profonds révélés par la crise du CPE, à tous les niveaux, qu’ils soient sociaux, économiques ou politiques, l’on peut prédire un été non pas chaud mais quasiment brûlant. Pourquoi ? 

 

La droite et l’UMP

Comme les blés arrivés à terme, les candidats à la présidence de la République ne vont tarder à éclore. Nicolas SARKOZY ronge ses freins, mais combien de temps tiendra-t-il ainsi avant de se lancer véritablement dans la bataille pour la conquête du pouvoir. Des idées plein la tête et une ambition à toute épreuve, il ne va pas tarder à lancer ses premières salves et passer à l’offensive. L’heure de la rupture a sonné ; elle est au bout, comme celle du roman intitulé « La Déchirure » (*) (chapitre XV - page 159), avec toutes les conséquences politiques et sociales qu’elle entraînera. L’UMP est partie pour de nouvelles déchirures. Les anciens vont devoir, vieillesse oblige, laisser la place à la jeune classe, aguerrie par les seconds rôles tenus jusque-là. La droite va sûrement voler en éclats. Les jeunes loups vont mettre en oeuvre les changements de cap radicaux prévus. Les dents longues et l’appétit féroce, ces nouveaux rois de la politique vont tout dévorer. Les branches qui ne plieront pas sur leur passage seront systématiquement brisées, sans ménagement. Gare à ceux qui seraient tentés de résister à la tempête, annoncée par la météo politique de l’UMP. 

 

M. de VILLEPIN n’a jamais, auparavant, affronté le suffrage universel, ni même exercé le pouvoir. Le CPE lui a donné un court aperçu de ce qu’est le peuple français. A ses dépens, M. de VILLEPIN va vérifier que l’on ne peut faire le bonheur des Français, malgré eux. Le CPE a logiquement été promulgué par le Chef de l’Etat, pour ne pas désavouer le parlement et le Premier Ministre, dans le souci d’assurer le bon fonctionnement de la démocratie parlementaire, ce que l’on peut comprendre. A présent que c’est chose faite, le CPE, dont le peuple ne veut pas, doit être profondément modifié, voire mis au rebus. Cela ne peut évidemment se faire que dans la concertation et le dialogue social. 

 

Le gouvernement propose des réformes au pays, mais c’est le peuple qui, en fin de compte, décide de ce qui est bon ou mauvais pour lui. Et le peuple a massivement dit non à ce CPE. Il ne faudrait pas ajouter une autre déchirure à celles déjà causées aux Français, dont les fins de mois difficiles deviennent insupportables.


Le CPE : signe d'un malaise profond 

Concernant le CPE, M. Nicolas SARKOZY, notamment, devrait proposer de le remplacer par un contrat d’aide à l’insertion de tous les jeunes en difficulté. C’est une bonne initiative, car je crois, pour ma part, que tout le problème se situe à ce niveau. En effet, les jeunes qui ont une formation solide et des diplômes doivent s’insérer naturellement dans la vie active. Le contraire serait désespérant. Mais ceux qui n’ont aucune formation, parce qu’ils auraient arrêté leurs études au niveau du bac, voire inférieur, ou suivi une mauvaise filière, ou même ayant un bac+2 mais avec une formation d’ordre général (genre DEUG, par exemple) connaissent effectivement des difficultés à trouver un emploi. Quant à la notion de moins de 26 ans, elle doit être supprimée car elle est discriminante. Tous ceux qui sont nourris de bonnes intentions et qui rencontrent des problèmes pour trouver un emploi doivent être aidés ; c’est le rôle de l’Etat et de la société toute entière. Cela dit, au-delà de la contestation du CPE par les jeunes et leurs aînés, cette crise est le reflet d’un malaise profond dans la société française. L’espoir n’est plus à l’horizon, les angoisses et les inquiétudes sur un avenir incertain sont présentes dans tous les esprits, et le défaitisme gagne du terrain chaque jour un peu plus dans tous les foyers. Il est temps de redonner aux citoyens français des raisons de se battre et de vivre dans un monde difficile. 

 

La déchirure sociale

La déchirure laissera des traces ; qu’importe, il faut que la coupure entre une droite conservatrice et une droite émergente et plus réformatrice soit nette.  Le couperet va tomber ; tomber comme tomberont les têtes qui ne fléchiront pas devant les vents de réformes déjà programmées. Après la pluie, viendra le beau temps ; l’accalmie tant espérée, tant attendue par les Français. Les chemins qui conduiront la France vers une autre grande destinée, celle du troisième millénaire, seront incertains, douloureux et jalonnés de larmes. Des larmes que verseront les partisans d’une France passéiste.  

 

Qui peut, cependant, s’empêcher de se retourner une dernière fois observer les routes parcourues, durant de nombreuses décennies, lorsqu’il sait qu’il va définitivement tourner une page de sa vie, de son histoire ? Aucun être humain sensible et ayant du cœur. Nous sommes tous, à un moment de notre vie, aspirés, attirés, renvoyés à notre passé, qu’on le veuille ou non. Ce retour inévitable provoque en nous une déchirure. Acceptons que bon nombre de nos concitoyens portent ces derniers regards en arrière, pourvu qu’ils soient la preuve d’une rupture définitive avec un passé, certes riche et glorieux, mais déjà derrière nous. Ensuite, ceux qui refuseront d’avancer seront condamnés à un déclin irréversible.  

 

En effet, aucun changement ne peut aboutir sans réformes. La France doit être réformée, et elle le sera, car il ne peut en être autrement. Tout accouchement se fait dans la douleur. La France doit changer de visage, s’adapter au monde nouveau et complexe qui frappe déjà à sa porte, à nos portes. Blacks, Blancs, Beurs, pour reprendre une expression « dans le vent » tous unis, pour un autre avenir. Il n’y aura pas de second train pour les retardataires. Et la France devra être présente à l’heure du prochain départ pour un changement de destination. Car il lui faudra changer de trajectoire, c’est vital. La mondialisation n’est pas un problème franco-français, c’est une dure réalité imposée par un nouvel ordre mondial du commerce. Et on aura beau refuser cette nouvelle donne du marché international, les concurrents mondiaux, eux, ne se poseront pas ce genre de questions.

 

La gauche et le PS

Et la gauche ? Mais où est donc passée la gauche française ? A part quelques piaillements entendus ici ou là, c’est le silence radio. Un silence plat et pesant. A vrai dire, Il n’y a plus de gauche en France ; tout juste un centre gauche. La déchirure a aussi frappé la gauche. Elle ne s’en est pas encore remise. Le divorce entre le peuple et la gauche populaire a été prononcé. Et le juge des affaires familiales n’était autre que M. Lionel JOSPIN. A présent, la gauche n’a plus de programmes ambitieux, plus de projets de société d’envergure, plus d’espoir et de rêves à offrir aux citoyens. Signe fort de son chancellement, la gauche a semblé se raccrocher à ce CPE, un contrat mal négocié et mal préparé par une droite pressée par le MEDEF de s’aligner sur une économie de marchés débridée pour cause d’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), et tenter de se ranger derrière les jeunes étudiants et lycéens, comme si elle n’osait même plus s’afficher seule, tête haute, devant les Français. La récupération des mouvements des jeunes étudiants et lycéens hostiles au CPE par la gauche, à des fins politiciennes, serait une erreur pouvant avoir de graves conséquences sociales et politiques. 

 

La gauche qui incarne le progrès social en France a mis un genou à terre, incapable de donner un nouveau souffle à ses idéaux, ses choix de société, ses audaces politiques qui donnaient aux Français tant d’espoir, tant de raisons de croire en une vie et un monde meilleurs. Où est donc passée cette gauche progressiste, si courageuse, si combative ? J’ai beau scruté l’horizon, je ne vois rien.
 

Le fossé se creuse entre riches et pauvres

L’écart entre les riches et les pauvres se creuse chaque mois davantage, provoquant une douloureuse déchirure dans le tissu social français ; déchirure évidemment ressentie plus tragiquement par les couches les plus démunies. Les déchirements de la société française profitent aux extrêmes, comme toujours. Hélas, l’histoire se répète sans répit, sans relâche. A la grande différence qu’aujourd’hui nous savons tous que nous assistons à des transformations profondes, pouvant entraîner de gros dégâts dans la société française, et personne ne le dit clairement. Demain, nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. 

 

Je note que madame Martine AUBRY, qui a été ministre de l’emploi et des affaires sociales dans le gouvernement de Lionel JOSPIN, ne s’est pas manifestée au sujet du CPE. Pour quelles raisons ? Il est des silences qui, en vérité, en disent long. 

 

Le désarroi de la jeunesse

Qu’ils aient accompli des études ou pas, les jeunes sont confrontés aux mêmes difficultés, aux mêmes problèmes, ceux du chômage et du mal vivre. Beaucoup se demandent même s’il est utile, aujourd’hui, de pousser ses études très loin, faute de débouchés. Paradoxalement, et c’est là que je comprends les jeunes actuels dans leurs révoltes, je constate qu’on exige énormément d’eux, parce que les études sont longues et difficiles, que la compétition est très rude, il n’y a qu’à se référer au nombre de candidats qui s’inscrivent aux différents concours par rapport au nombre de places offertes, et qu’en contrepartie la société ne leur donne aucune garantie valable dans les domaines de l’emploi, de la rémunération, et de la couverture sociale. Nous sommes, en tant qu’aînés, responsables de ce que nous leur léguons. Je ne puis donc, pour ma part, que me joindre à leurs mécontentements et à leurs inquiétudes par rapport à leur avenir proche et lointain.  

 

Etre jeune, aujourd’hui, n’est plus cet atout qu’il était hier, parce que nous n’avons pas su communiquer, à cette jeunesse, l’envie de rêver, de croire en l’avenir, et de se battre continuellement pour aspirer à vivre libre et dignement.  

 

Quelles garanties pourrions-nous donner à un jeune qui s’investit, consent des efforts et des sacrifices pour aboutir dans ses études, longues et difficiles, dans les domaines de l’emploi, de la rémunération, et la possibilité de fonder un foyer, du moins sur un plan matériel ? C’est précisément aux politiques d’apporter des garanties à ces jeunes ; cela fait partie de leurs compétences. Or, les politiques ne sont plus en mesure de garantir quoi que ce soit, dépassés eux-mêmes par les événements nationaux et internationaux, très souvent imprévisibles. D’où ce fossé, qui se creuse sans cesse, entre la jeunesse et la classe politique. Et si la classe politique n’est plus en mesure de donner un avenir aux citoyens, alors il faut que celle-ci se remette en question. Sinon, le pays pourrait bien plonger dans le chaos.   

 

Quelle société pour demain ?

La société actuelle est perçue, par la jeunesse, comme une jungle, un territoire de compétition, d’affrontement, où il faut sans cesse se battre, se mesurer aux autres, et où les plus forts, mentalement et matériellement, l’emportent sur les plus faibles. « Marche ou crève », une devise qui prend, aujourd’hui, tout son sens. Les laissés pour compte, abandonnés sur les routes, se comptent par centaines. Demain, ils se compteront par milliers. Il n’est donc pas étonnant de voir des soulèvements comme ceux qui ont eu lieu dans les banlieues en novembre 2005. Un sage arabe avait dit : « la caravane doit avancer au rythme du plus faible ». Nous, au contraire, nous avançons au rythme du plus fort, toujours plus vite. 

 

Qui se soucie aujourd’hui du malheur d’autrui ? Qui se donne la peine de s’arrêter un instant pour observer, constater l’étendue des dégâts ? L’économie de marché n’est ni plus ni moins qu’un système qui permet un commerce libre. Mais le commerce ne peut fonctionner de manière anarchique. Au contraire, il doit être réglementé. Or, dans la pratique, nous voyons bien que la régulation du commerce est laissée au marché lui-même, aux seules lois des finances. Ainsi, les règles commerciales, fondées sur des valeurs morales ancestrales, sont négligées, bafouées. Et lorsque le capitalisme sauvage, rebaptisé sous le terme plus gentil de libéralisme économique, prend le dessus sur toute autre valeur morale, tout autre principe fondateur d’une société civilisée, on en constate vite les méfaits pervers, les résultats néfastes. 

 

Le capitalisme sauvage a tué la terre ; je crains qu’il soit en train de tuer l’homme. D’ailleurs, sans doute l’a-t-il déjà à moitié tué.  

 

Les trente glorieuses sont bel et bien derrière nous

Je suis, comme beaucoup, un observateur attentif de notre société. Nous avons connu les trente glorieuses. La société de consommation s’est imposée, car elle a apporté le confort, les loisirs, la prospérité, la croissance, et permis à la recherche, tant appliquée que fondamentale, de connaître un développement et un essor vertigineux. Durant ces périodes exceptionnelles, le plein emploi permettait à toute une génération d’adultes de vivre sans la peur du lendemain. La jeunesse n’avait d’autre souci que celui de se heurter au monde conformiste de leurs parents. La carrière professionnelle et le chômage étaient loin de leur poser de quelconques soucis. Avec des diplômes en poche, ou sans diplôme, il y avait toujours la possibilité de gagner sa vie. Les revenus n’étaient pas mirobolants, mais ils étaient réguliers. Que nous reste-t-il de ces années prospères où tout paraissait inébranlable ? Je serais tenté de dire qu’après l’embrasement, il nous reste de la cendre.

 

Les financiers ont pris le dessus sur les politiques

Pourtant, la France continue de fabriquer des richesses, chaque année un peu plus. Exactement comme du temps du plein emploi, sinon plus. A la différence que les nouvelles technologies ont remplacé les hommes. L’informatique, la robotique, et les nouvelles technologies de pointe ont supplanté les humains. D’une société de consommation rendant service aux ménages, en les équipant d’appareils ménagers, de voitures, en bâtissant des logements, en construisant des usines, des trains, des avions etc., destinés à rendre la vie toujours plus confortable, tout en garantissant un emploi, s’est opérée brusquement une mutation vers un autre type de société, qui fabrique toujours des biens de consommation, mais celle-ci basée sur la rentabilité uniquement.


 

Rentabilité, voilà le maître mot qui finit toujours par faire ébranler tout système économique basé sur le libre marché. La recherche d’une rentabilité maximum à un moindre coût enrichit l’entrepreneur, mais elle appauvrit la société. Nous sommes entrés de plein fouet dans ces sociétés libérales où la concurrence ne vise plus à ce que chacun puisse trouver sa place, mais dans lesquelles il s’agit d’absorber et donc d’éliminer les concurrents, pour régner seul : la recherche d’un monopole profitable.


 

L'homme doit être remis au centre de toute décision

Les multinationales se fichent bien du rôle social qui leur incombe. Ce qui compte ce sont les parts de dividendes redistribuées aux actionnaires, tous anonymes. Ces sociétés se permettent même de licencier alors qu’elles dégagent des bénéfices d’exploitations gigantesques, sous prétexte qu’elles doivent impérativement anticiper sur les marchés à venir. Tout cela dessert l’intérêt de l’humain. Quelle place occupe encore l’être humain dans tout cela ? Sans doute lui faudra-t-il, un jour ou l’autre, reprendre son destin en main. Après tout, ce n’est pas aux multinationales de décider du sort de l’humanité, mais bien aux hommes. Et sur ce point, il n’appartient plus aux seuls Français de reprendre les choses en main, mais à tous les hommes de la terre. 

 

Hier nous avions des révolutions idéologiques, aujourd’hui nous assistons à des révolutions économiques et financières. L’homme va-t-il rester les bras croisés continuellement ? Cette simple question devrait faire trembler les dirigeants de la planète entière.

 

Touhami MOUALEK  

 

Auteur du livre : La déchirure, Algérie de mon père, France de mon enfance 

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Par Moualek Touhami - Publié dans : Politique générale
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