Qui ne rêvait pas, il y a encore quelques décennies, d’aller en voyage aux Etats-Unis ? Cette Amérique
conquérante, pays des libertés, des droits de l’homme, a bercé ma jeunesse et celle de beaucoup d’autres ; nous étions à la recherche, en quête, d’un absolu, d’un autre monde fait de rêves,
de chimères, d’utopies. Nous y croyions avec force et conviction ; et seule la grande Amérique rendait possible ce qui était ailleurs impossible. Patrie des Marylyn Monroe, Elvis Presley,
Fred Astaire, John Wayne, Garry Cooper, Franck Sinatra, Montgomery Clift, Garry Grand, John Fitzgerald Kennedy etc. (pardon aux autres monstres sacrés, mais ils sont trop nombreux), l’Amérique a
marqué d’une empreinte indélébile la planète. Amie de la liberté, de la défense du droit et des valeurs morales indispensables à toute civilisation, elle redonnait espoir aux déçus de la vie, à
ceux qui n’étaient pas nés du bon côté. Bien sûr, il y eut le Viêt-Nam et ses massacres, ses horreurs, ses monstruosités. Le grand Mohamed Ali tiendra tête et ira en prison parce qu’il dira non à
cette guerre et aux drames humains qu’elle entraînera. C’était aussi cela, l’Amérique ! Puis survint le retrait du bourbier vietnamien, sans gloire, sans honneur, comme si l’Amérique
faillait déjà à ses devoirs de se battre contre les vrais ennemis de la démocratie, de répandre la justice et l’ordre ; un ordre puisé d’une morale biblique. Cette Amérique-là, je l’ai tant
aimée, tant adorée, la plaçant au-dessus des autres Nations, lorsque de mes yeux émerveillés je vis l’homme marcher pour la première fois sur la Lune. JFK avait gagné son pari fou et insensé. Les teen-agers marqueront ma mémoire lorsque James Dean exprimait les passions et « la fureur de vivre » d’une jeunesse
américaine devenue rebelle. « L’équipée sauvage » qui a fait de Marlon Brando, l’homme aux yeux hypnotiseurs, une star éternelle vêtue d’un blouson noir et d’un jean, symbole d’une
liberté en marche, me donnera des frissons, répandant l’odeur d’une Amérique conquérante et éternellement jeune et que je pouvais presque humer de chez-moi. Qui n’a pas aimé et défendu les
couleurs de cette Amérique-là, une Amérique au grand cœur, une Amérique où la démesure était une nécessité, une réalité, celles d’un rêve américain que rien se semblait restreindre ?
L’Amérique montrait la voie à suivre pour aller vers une destination hors du commun. Elle promettait de donner à tout homme le droit de vivre sa liberté dans une totale liberté. Rêve ou
réalité ? Peu importe, les deux finissaient par se rejoindre. Le rêve allait-il enfin devenir réalité ?
Et puis, ces générations, fertiles en idéaux, en rêveries, douées d’une extraordinaire volonté à repousser toujours plus loin les limites des
féeries d’un monde plus humain, ont laissé place à d’autres enfants devenus grands à leur tour. L’Amérique changeait brusquement de desseins. Elle s’éloignait de ses rêves, de ses
« chevauchées fantastiques » qui la conduisaient vers un avenir chaque jour meilleur. A mesure que ses monstres sacrés, ses porte-voix d’un idéal utile à l’humanité, disparaissaient
dans le crépuscule de la nuit, tombaient l’un après l’autre dans les abîmes du temps, l’Amérique glissait vers les ténèbres, privée de ses étoiles scintillantes, s’appauvrissant tel un paon
perdant son magnifique plumage. Désormais, l’homme américain ne rêve plus, il vit sa vie assis devant des écrans plats, suivant les conquêtes de ses dirigeants politiques par satellites
interposés. « La conquête de l’Ouest » a définitivement fini d’exister, les indiens ont été exterminés ou pacifiés, enfermés dans des réserves closes sécurisées, à l’abri des regards
indiscrets. « Le dernier des mohicans » a fini ruiné, alcoolique et désœuvré, dernier échantillon datant du temps de Christophe Colomb. Les démons de la passion ont laissé place aux
démons de la guerre. Après les indiens d’Amérique et les communistes, les Américains se sont trouvé d’autres ennemis, comme si tous ces Etats fédéraux avaient un besoin vital, celui de se
déclarer, continuellement, des ennemis jurés pour exister. L’islam et les musulmans vont devenir les nouvelles cibles, les nouveaux méchants. Terre d’asile et de liberté, l’Amérique est devenue
un pays où il ne fait pas bon vivre si l’on est musulman. Omar Sharif n’imaginait pas un jour qu’il deviendrait suspect, lui, qui tourna magistralement dans Lawrence d’Arabie, aux côtés du
magnifique Anthony Quinn et du superbe Peter O’tool, évoquant l’immense fascination des Occidentaux pour les déserts d’Arabie et pour l’islam, une religion mystérieuse, méconnue, étrangère et
impénétrable, trésor commun aux Arabes et objet de tant de discordes entre eux. Malcolm X puisera dans cette religion la force et la foi de redonner espoir aux Noirs américains, rappelant aux
enfants de Martin Luther King leurs racines et leurs origines africaines. Parce que l’on ne peut pas savoir où l’on va si on ne sait pas d’où l’on vient.
L’Amérique a perdu, échouant dans sa mission de changer le monde, de le transformer et d’en faire une Terre où l’espoir ne serait plus illusoire, et
où la chance ne sourirait plus qu’aux seuls gagnants. Elle a perdu son pari parce qu’elle a nourri en son sein multitude de grands hommes qu’elle n’a pas su comprendre, pas su écouter, passant à
côté des vrais messages humanistes adressés par ces augustes personnalités au destin unique. Le rêve américain a été porté haut par ces brillantes personnalités américaines, sans que personne
n’ait compris à quel point cette Amérique-là a été proche des consciences, proche de toutes les âmes éprises de justice et de liberté. Quel gâchis ! L’ultra conservatisme, l’ultra
capitalisme, l’égoïsme et « la fureur de vaincre » à tout prix ont transformé nos rêves en cauchemars. Et tous ces parjurés, ces renégats, dévoués à leurs uniques idoles : l’argent
et le pouvoir, nous ont privés des plus beaux rêves que jamais une Nation n’aura été en mesure d’offrir à l’humanité entière. Nous sommes passés si près du but que j’en ai encore l’eau à la
bouche. Mais les senteurs exquises et parfumées ont laissé place aux odeurs âcres. Détruits en plein vol, mes rêves sont tombés.
Aujourd’hui, je me range du côté des Irakiens et je pleure cette Amérique qui m’a trahi ; trahi les miens et tous ceux qui croyaient en elle.
Aux côtés des Palestiniens, je pleure encore cette Amérique qui fit tant de promesses, tant d’engagements de se battre aux côtés des faibles, et qui finalement s’est jetée dans les bras des
puissants, des fourvoyés, des briseurs de rêves, des adorateurs de l’ange déchu. Nos rêves ont été anéantis, réduits à néant, ruinés par ces marchands de bonheur artificiel, ces apostats partis à
la reconquête d’un monde qu’ils aimeraient voir asservi. Oui, l’Amérique a perdu son pari parce qu’elle a cru que les rêves s’achètent. Or, les rêves ni ne s’achètent, ni ne se
vendent ; ils cessent d’être des rêves dès que l’on n’y croit plus, dès que l’on s’éloigne de leurs chemins sertis de mille joyaux, de mille trésors. L’Amérique a perdu, elle est en crise
avec elle-même, avec ses propres valeurs qu’elle n’exporte plus qu’à coups de canons, de bombes, de chars et d’avions de chasse. Elle exporte ses rêves à bord de gigantesques porte-avions,
accompagnés d’escorteurs munis de missiles à ogive nucléaire. Et c’est ainsi qu’une autre Amérique usurpatrice, née des derniers conflits mondiaux, est entrée dans la peau de la vraie Amérique,
celle que le monde entier admirait. Souvenez-vous, c’était en 1948. Le monde changeait de trajectoire, se dotait d’un autre visage, celui de la haine, de la rancœur et du mépris. Désormais, rien
ne sera plus pareil. Et le monde est entré dans une obscurité d’où l’on entend plus que les jérémiades des enfants palestiniens hurlant leurs douleurs, leur désespoir à un monde qui après les
avoir vendus aux plus offrants, les a définitivement oubliés.
Et j’ai jeté à la corbeille tous les westerns, tous les films et toutes les séries américaines qui ont séduit ma jeunesse au cours des années 60 -
70, non sans avoir le cœur serré et meurtri. J’ai rangé, au fond d’un étroit tiroir, mes rêves d’autrefois, froissés par les dures réalités d’aujourd’hui, mais preuve que cette Amérique magique a
bien existé. Mais si on renonce un jour à ses idéaux, fatigué et abattu par les cruelles épreuves de la vie, jamais nos rêves ne nous quittent, ils sont en nous, éternels, gravés dans notre
mémoire, à jamais. Et je rêve encore d’une « grande évasion ». Steve McQueen m’avait appris qu’il ne fallait jamais hésiter, entre la liberté et la prison, pour s’extirper, s’arracher
et s’enfuir d’une Terre qui deviendrait trop imperméable aux rêves des grands hommes.
Les rêves ni ne s’achètent, ni ne se vendent ; ils perdent leurs pouvoirs magiques dès que l’on cesse d’avoir foi en eux (TM)
Touhami Moualek

